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- Subject: [nourrir] Re Re [gouv]Stabiliser les prix? Attention aux contradictions!
- Date: Fri, 27 Jun 2008 12:09:38 +0200
Titre **La thèse des fluctuations endogènes des prix est peu convaincante
mais arrange beaucoup de monde**
°°° Réponse de Jean-Christophe BUREAU à plusieurs intervenants concernant le
débat sur la stabilisation des prix, suite à sa première contribution sur le
sujet. Jean-Christophe BUREAU explique que sa contribution avait pour seul
but de souligner quelques contradictions dans les discours du forum, et elle
a été quelquefois mal interprétée. Il revient sur les arguments de quelques
contributeurs en réponse à sa contribution, et notamment reprend le débat sur
le caractère endogène ou exogène de l’instabilité des marchés agricoles. °°°
Ma contribution initiale (
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00032.html
) avait pour seul but de souligner quelques contradictions dans les discours
tout faits qui semblent inonder ce forum. "Stabiliser les prix agricoles"
n'est sans doute pas un mauvais objectif. Je suis moi-même partisan d'un
système d'intervention comme de la mise en place de stocks régulateurs, comme
nous l'avons évoqué dans un travail récent avec L. Mahé (voir
www.notreeurope.org). Mais encore faut-il expliquer pourquoi et comment le
faire avant de brandir l'idée de stabilisation des cours comme étendard. Je
précise aussi que mon but n'était pas de défendre la libéralisation des
échanges (les deux exemples que j'ai donnés allaient plutôt dans le sens
inverse). Mais certains lecteurs n'ont pas pu s'empêcher de me prêter des
intentions nécessairement ultra libérales, trop excités à défendre leur dogme
pour lire ce qu'écrivent les autres. Reprenons donc quelques arguments.
Bruno VINDEL (
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00051.html
) insiste sur le fait que les fluctuations sont en partie endogènes et donc
que le raisonnement que j'évoquais sur sur la corrélation prix quantité ne
s'applique pas. VINDEL n'explique néanmoins absolument pas pourquoi ces
éventuelles fluctuations endogènes seraient plus importantes que les
fluctuations exogènes, elles bien réelles : oui, les récoltes varient et avec
une demande inélastique ceci se traduit par des fluctuations de prix fortes.
Oui ces fluctuations de récolte, avec les biocarburants, la baisse
gigantesque des stocks chinois, les restrictions à l'exportation et les
spéculations diverses (pas toutes des méchants fonds financiers à la
BERTHELOT, mais aussi des producteurs américains et européens comme des
coopératives qui tardent à vendre quand les cours montent) suffisent à
expliquer la crise actuelle. Il me semble que VINDEL se contente de répéter
des thèses très franco francaises qui n'ont jamais été démontrées sur les
anticipations des producteurs comme source principale de l'instabilité des
cours (BERTHELOT cite comme référence théorique "le courrier de la planète"…
ce qui laisse rêveur… tout autant que les livres édités à compte d'auteur
chez L'Harmattan, qui n'est quand même pas tout à fait le MIT Press sur le
plan de la rigueur scientifique).
Pour Jacques BERTHELOT(
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00059.html
), c'est encore pire, il n'y aurait que des fluctuations endogènes liées aux
anticipations des agents et rien d'autre… puisque tout pourrait alors être
résolu par un quota. Passons sur le fait que son système de quota a de tels
effets pervers qu'on cherche partout à l'éliminer (il s'y cristallise des
rentes qui organisent la fuite du soutien hors du secteur agricole à chaque
génération via les soultes au cohéritiers). Son raisonnement est de toute
façon absurde car à moins de les produire in vitro, on ne peut être sur de
produire la quantité fixée par quota dans des productions aussi variables que
des céréales. En pratique, son quota sera soit non atteint (auquel cas il
faudra importer puisque avec son prix fixe la demande ne variera pas, et donc
amplifier les fluctuations sur un marché mondial). Ou alors son quota sera
dépassé… auquel cas, à moins d'en faire des bordures de trottoir il faudra
bien exporter avec des subventions et accroître les fluctuations de prix chez
les autres, bien qu'il écarte cette idée. Si je reconnais à BERTHELOT le
souci de creuser les faits et les chiffres, il est frappant de voir combien
la contradiction même de son raisonnement lui échappe. Quant à l'argument de
Sarris qu'il met en avant, c'est une simple adaptation directe du cas
Newberry et Stiglitz que je décrivais… je ne vois pas en quoi cela contredit
ce que j'expliquais.
Jean VERCHERAND(
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00046.html
) reprend (d'une manière mesurée et raisonnée, je l'en remercie) les mêmes
arguments que Vindel, sur les causes endogènes de l'instabilité. Les
arguments de type cobweb jouent sans doute un rôle mais sans doute pas
déterminant en pratique (d'ailleurs avec un cobweb divergent on aurait du
exploser le système depuis longtemps…. Depuis 1961 et les travaux de Muth on
sait faire autre chose que du cobweb et imaginer que l'agriculteur a des
anticipations aussi naïves que celles que leur prêtèrent Coase et Fowler en
1937). Mais je suis d'accord avec VERCHERAND qu'il est possible de partager
entre producteurs et consommateurs un gain de stabilisation. Mon terme de
prix "trop stable" était bien sûr provocateur. Par contre je pense que ses
arguments pour expliquer que "la stabilisation des marchés sur un espace
marchand donné (de type PAC-1) n’entraîne pas nécessairement une instabilité
accrue sur les autres marchés" ne sont pas convaincants. "les autres espaces
marchands peuvent très bien appliquer une politique de régulation identique
pour leur propre compte" dit il….ben non, justement, pas si tout le monde le
fait. A part exporter ses fluctuations sur la planète Mars. L'intérêt des
stocks tampons (mais aussi des marchés à terme et des swaps) c'est de pouvoir
diluer ces fluctuations sur plusieurs périodes, plutôt que de les reporter
chez les voisins. Ce que l'on fait nécessairement avec des droits de douane
variables, des restitutions ou des taxes aux exportations, les consommateurs
de riz le voient bien cette année.
La réponse de Jean-Marc BOUSSARD (
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00044.html
) est bizarre (je ne suis pas sur qu'il avait lu le post initial): la thèse
de Dixit et Pyndick est justement que la fixation d'un prix minima profite au
consommateur mais pas au producteur. Bizarrement il oppose un graphique...
qui abonde dans le sens de celle des auteurs qu'il critique ! Ce graphique
d'ailleurs ne prouve pas grand chose. D. Gale Johnson qui a fait des travaux
historiques sur les marchés du blé pense que ce qui explique la relative
stabilité des prix sur une période historique bien déterminée n'est pas
l'intervention publique sur les marchés en soi, mais le fait que les
politiques publiques avaient conduit à des stocks importants aux USA, au
Canada puis en Australie pendant cette période. Or, la présence de stocks
élevés avait un effet régulateur. La période d'instabilité a redémarré
lorsque le gouvernement US a cherché à réduire les stocks de grains qui
étaient perçus comme moins stratégiques et coûteux budgétairement. Ce que
BOUSSARD interprète comme une causalité est en fait très certainement causé
par un tout autre facteur (la fin de la guerre froide qui a amené ces Etats a
baisser le niveau de leurs stocks, puis la mise en place de politiques de
stabilisation interne des prix par les USA et l'UE sous forme de subventions
aux exportations qui, selon Johnson est la principale cause du regain
d'instabilité des cours mondiaux). De plus, je ne vois pas de quelle
libéralisation il parle, car tout les observateurs s'accordent à penser que
l'Uruguay Round n'a absolument pas entamé la protection qui existait
auparavant sur des marchés comme les céréales. Les pays en développement ont
consolidé des droits de douane 4 fois plus élevés que les droits appliqués
avant 1994. La protection des autres pays est restée a peu près inchangée si
l'on compte l'effet de "dirty tariffication", l'effet de dilution des
engagements de réduction par des allocations stratégiques des coupes
tarifaires, les clauses de sauvegarde, et les barrières non tarifaires. Non
pas que je plaide pour la libéralisation, mais arrêtons
de faire croire qu'elle a eu lieu car on a envie d'y voir une cause de
baisse ou de volatilité des cours.
Michel FERRY (
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00045.html
) propose une agriculture très diversifiée. C'est en effet une bonne façon de
limiter l'impact du risque. Le problème est que les politiques publiques de
stabilisation vont très exactement dans le sens contraire. En effet, en
stabilisant les prix par des restitutions et des prélèvements variables, la
PAC a encouragé la spécialisation des exploitations, puisqu'il y avait moins
de risque à ne faire que des céréales ou du lait. C'est aussi ce que tente
actuellement de faire le ministère français de l'agriculture qui veut vendre
aux autres pays européens un très couteux système d'assurance récolte
(financé par le contribuable en grande partie). Ce qui aura pour effet
d'inciter davantage à la spécialisation en supprimant pas mal d'inconvénients
à faire du maïs sur maïs en monoculture. Sans ces politiques qui prétendent
lutter contre les fluctuations mais en fait les accroissent, aucun
agriculteur ne serait assez fou pour ne pas diversifier ses productions.
Laurent PACHETEAU (
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00049.html
) propose des stocks régulateurs. Je suis d'accord. Cela me semble LA voie à
explorer de nouveau après les tentatives des années 1960/70. Même si en
pratique c'est compliqué du fait des instances de gouvernance que cela
suppose (mais certainement pas impossible). Néanmoins je suis un peu effrayé
de le voir soutenir la position du gouvernement thaïlandais, qui propose rien
de plus que de faire un OPEP du riz! Les conséquences sur les pays pauvres
pourraient être bien plus dramatiques qu'elles ne le sont. La vraie
spéculation, cela n'est pas quand on joue avec du blé en papier (les hausses
ne durent pas longtemps sans tension sur le marché physique et il y a autant
de gagnants que de perdants). C'est quand on fait monter les cours
artificiellement en organisant la pénurie. C'est très exactement ce que
ferait le genre de cartel qu'il propose.
Bref, je constate que bien peu d'intervenants acceptent les points qui
pourraient remettre en cause leurs certitudes. A se conforter dans ses
propres dogmes plutôt que d'en chercher leurs point faibles (ce qui serait
une démarche scientifique élémentaire) on risque peu de mettre en œuvre une
politique un tant soit peu efficace. Mais là n'est sans doute pas l'objectif
des tenants de la thèse des fluctuations endogènes des prix, thèse peu
convaincante mais qui arrange beaucoup de monde. Elle arrange les syndicats
agricoles français qui veulent plus d'injection d'argent de l'Etat dans le
secteur (j'ai entendu la FNSEA a Berlin il y a quelques jours évoquer
l'absolu besoin d'assurance agricole face aux risques endogènes… et ajouter
qu'il faudrait une participation tout à fait gigantesque de l'Etat à son
financement!). Elle doit arranger les semenciers français puisqu'ils ont créé
une structure destinée à véhiculer ces thèses et consacrent un million
d'euros par an au lobbyisme en faveur du protectionnisme agricole au nom de
la fluctuation des cours. Elle arrange bien sur les assureurs. Elle arrange
le Ministère de l'agriculture français, qui voit dans les politiques de
réduction des fluctuations une des rares politiques possible pour maintenir
un retour budgétaire de la PAC vers la France après 2013 (à condition que ce
soit financé sous le premier pilier c'est-à-dire par le contribuable
allemand, sans cofinancement)… Quant aux organisations tiers-mondistes, leur
attitude est moins compréhensible…. Mais cela fait bien longtemps que J.
BERTHELOT et ses collègues roulent sans apparemment s'en rendre compte pour
des groupes de pression qui trouvent les thèses de "sortie de l'OMC" et
"retour au protectionnisme" bien utiles à leur propre agenda...
Jean-Christophe BUREAU
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