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[nourrir] [ecolo] Un debat fondamental et bien vaste: la gestion de l'eau


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  • From: Jean-Louis COUTURE < >
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  • Subject: [nourrir] [ecolo] Un debat fondamental et bien vaste: la gestion de l'eau
  • Date: Fri, 27 Jun 2008 15:29:37 +0200

Titre **Un débat fondamental et bien vaste (une boîte de Pandore): la gestion 
de l'eau...**

°°° Jean-Louis COUTURE se présente et réagit à la contribution d’Olivier 
COURAU
http://www.forums.nourrirlemonde.org/arc/agri-dev/2008-06/msg00019.html
sur l'entretien durable d'une petite hydraulique en tant que source d'emploi 
pour les actifs ruraux. Il évoque quelques points de la gestion de l’eau en 
rapport avec la production agricole et alimentaire.°°°

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Présentation
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Jean-Louis COUTURE est ingénieur agronome au CNEARC (Centre National. 
d’Etudes Agronomiques pour les Régions Chaudes) basé en France.


Bonjour,

Olivier COURAU ouvre ici un débat fondamental et bien vaste (une boîte de 
Pandore): la gestion de l'eau... et son rapport à la production agricole et 
alimentaire dans le cadre des sociétés complexes contemporaines, dominantes 
("Nord") ou dominées ("Sud" et certaines régions marginalisées du Nord comme 
les montagnes).

Reprenons quelques points saillants de cette question centrale.

1. La maîtrise de l'eau est un facteur d'accroissement de productivité 
important par l'artificialisation du milieu, la 
multiplication/diversification des productions et une certaine maîtrise des 
risques par l'aménagement: cf. la révolution verte en Asie... C'était déjà 
une expérience vécue dans la longue durée, avant l'agro-insdustrie 
moto-chimisée, pour les agro-systèmes irrigués/drainés européens, 
méditerranéens des deux rives, andins ou d'autres régions asiatiques à des 
périodes historiques données, sous la férule de paysanneries alliées à des 
systèmes urbains/marchands/fonciers (huertas) proches. Sans que l'aridité ne 
soit le motif exclusif de ces arrosages.

2. Cette expérience pluri-séculaire de certaines sociétés hydrauliques des 
grands deltas et montagnes (Indus, Mékong, Fleuve Rouge, 
Catalogne-Roussillon, Provence, Andes, Mexique...), avec parfois de grands 
passages à vide (Le delta égyptien avant le 19ème siècle...) suite à des 
désorganisations hydrauliques/saturations de la ressource, est souvent le 
produit d'intenses dynamiques paysannes emboîtées, maillant densément un 
espace hydraulique en constante expansion par paliers. Le pouvoir hydraulique 
(en tant que coordinateur, agent fiscal, aménageur, juriste,...) s'y 
personnifiait autour d'un despote hydraulique qui n'en était pas vraiment un 
(contrairement à la thèse de Wittfogel), en raison de la vigueur de la 
gestion collective de l'eau par des communautés paysannes installées sur des 
réseaux hydrauliques gérés en "bien commun" (droits d'eau, justice interne, 
vigueur des règles, internalisation des coûts), aspects souvent absents des 
projets hydro-agricoles modernes. Certaines de ces dynamiques perdurent mais 
l'Etat et les organismes régionaux (autorités et agences financières de 
bassin à vocation environnementale) ont un poids croissant, en particulier 
quant à la réallocation de l'eau hors agriculture, tout au moins hors 
agriculture familiale, avec des cas de rentiers de l'eau, absentéistes, 
investisseurs non ruraux, à courte vue (Egypte, Maroc,...irrigants maïs/PAC 
de l'ouest français ?), finalement peu efficaces en termes d'offre agricole 
et de sécurité alimentaire pour leur propre pays, sauf pour l'agro-export 
(d'où l'intérêt de l'approche "eau virtuelle") ou les filières de productions 
carnées.

3. Sans rééditer des différenciations trop souvent caricaturales entre 
"petite et grande hydraulique", il convient de voir quelles sont les 
caractéristiques de la genèse, du développement, des sorties de crise et des 
passages (sans vision "étapiste" du développement) à des stades de complexité 
supérieurs, et de l'ouverture de perspectives quant aux enjeux qui nous 
préoccupent dans ce forum "nourrir le monde, auto-employer des ruraux, 
améliorer la santé,..." Bref pour engager des dynamiques vertueuses qui 
seront toujours grosses de contradictions à résoudre (pas de modèle utopique 
!). Cette question a été trop peu analysée sauf par le groupe "Gestion 
sociale de l'eau" (se référer aux travaux de Thierry RUF à l’IRD, 
www.cnearc.fr ) qui reste marginal en influence malgré sa pertinence.

4. Néanmoins force est de dire que la grande hydraulique moderne promue comme 
"marché de substitution" à grands coups de financements publics en période de 
récession post-chocs pétroliers 70-80s (et comme actuellement en Algérie) a 
oublié un acteur collectif essentiel: la paysannerie en tant que société 
rurale diversifiée, dynamique, innovante, d'où l'échec de nombre de grands 
projets d'irrigation. Ceux-ci ont été trop souvent basés sur le seul apport 
de la technologie/ingénierie du Nord (comme opportunité de marché) mais 
négligeant les questions foncières, de différenciation économique des 
exploitations irriguées, de valeur ajoutée et de filières viables,.... sauf 
en de rares expériences (Office du Niger,...) et là où -bien sûr- 
"l'épaisseur" de la société rurale fournit des interlocuteurs de poids face 
aux intervenants externes (ingénieurs, bailleurs, investisseurs...) 
permettant d'infléchir certains choix (cas des sociétés asiatiques). Les 
faibles performances de la grande hydraulique (non asiatique... quoique...) 
sont dues à ces faiblesses institutionnelles (bureaucratie, autoritarisme, 
design technologique imposé...) qui ne permettent pas aux paysanneries de 
négocier leur avenir avec un coordinateur hydraulique légitimé et compétent.

5. Quant à la petite et moyenne hydraulique, souvent montagnarde ou de 
littoral (rizières de mangrove), elle souffre toujours d'un manque de 
considération et d'accompagnement (financement, formation, appui aux 
initiatives collectives, reconnaissance des droits d'eau...) pour lesquelles 
des initiatives récentes (Maroc, Andes sur www.avsf.org   ) auront du mal à 
provoquer un effet de rattrapage ou d'inversion de tendance, bien que 
stimulant néanmoins l'engagement de certains bailleurs de fonds (FIDA, 
AFD,...). Mais seuls les combats non menés sont perdus d'avance. Puisse ce 
débat y contribuer. La petite hydraulique paysanne se débat avec l'emprise 
croissante des villes (occupation de l'espace, rente foncière) et de 
l'agro-business (opportunisme, surpompage des nappes,...) ou bien reste trop
à l'écart, enclavée dans ses montagnes qu'aucune dynamique de petite 
industrie rurale ne peut relayer comme ce fut le cas en Europe et en Amérique 
du Nord au 19ème siècle. Sauf peut-être en Chine ou en Inde... mais très à la 
marge de la dynamique de concentration capitaliste actuelle. On sent la 
nécessité d'articuler mieux développement territorial et activités 
économiques. Les organisations d'irrigants, comme aménageurs/gestionnaires 
collectifs d'espace/ressource, peuvent y contribuer efficacement aux côtés 
des états, collectivités, environnementalistes.

6. Parmi les caractéristiques-forces de ces dynamiques sociales de 
l'irrigation, produisant des espaces irrigués évolutifs dont les groupes sont 
capables de résoudre les (leurs) crises internes, figurent divers éléments 
innovants à l'échelle locale, nous dit T. Ruf:
- la définition de territoires de mutualisation de la gestion des eaux basée 
sur les réalités de terrain (et la notion de bassin "déversant" et pas 
seulement versant)
- la reconnaissance de la notion de périmètre syndical d'utilité publique et 
de partage des charges
- L'établissement de règlements intérieurs originaux composés de règles 
constitutionnelles et de règles opérationnelles
- La mise en place de structures d'arbitrage local des conflits
- Acceptation du temps socialement nécessaire à l'établissement des accords 
locaux (pour accomplir les points précédents), il n'existe pas d'économies 
d'échelle en production institutionnelle ce que le capitalisme agraire ne 
comprend.
Ces éléments peuvent aussi être déclinés/articulés à des niveaux d'échelle 
supérieurs, mais ils sont communs tant à la petite et moyenne hydraulique 
qu'aux grands systèmes irrigués durables. Ce sont des innovations à la fois 
sociales et institutionnelles. www.isiimm.agropolis.fr 

7. Relativement à ces questions, on sent nettement un glissement de la 
recherche scientifique (eau-agriculture) vers des problématiques qui 
s'éloignent de ces thématiques encourageant les approches quantitativistes et 
modélisatrices alors que le dialogue social des chercheurs avec les acteurs 
de terrain devrait être plus soutenu. (Sortez les chercheurs des labos !) 
Serait-ce parce qu'on pense avoir trouvé les solutions institutionnelles 
"miracle" comme la "GIRE" (Gestion Intégrée des Ressources en Eau) ? Ce 
serait une grave erreur, car la GIRE est un modèle re-construit à partir de 
quelques expériences nationales très diverses dont on ne peut tirer des lois 
universelles en raison de son caractère de construction historique et sociale 
particulier. Gaffe aussi à l'hydropolitique !
 
8. Quelques pistes ou propositions:
Accompagner ces dynamiques locales de la gestion de l'eau par des communautés 
d'irrigants/draineurs/polderisateurs devrait être un axe stratégique pour les 
intervenants du développement et de la sécurisation alimentaire mondiale. 
Ceci implique de rompre dans les politiques d'aménagement/développement avec 
le mouvement de balancier dominant public-privé (ingénieurs 
d'état/investisseurs privés) et de remettre le troisième pôle des 
paysanneries efficaces au cœur du dispositif d'appui au développement de la 
gestion de l'eau, sans pour autant négliger les questions environnementales 
(encore faut-il que les questions soient bien posées sur la gestion 
quantitative/qualitative de l'eau).

Ceci contraste aussi avec l'approche GPI ou PIM (gestion "participative" de 
l'irrigation) actuelle des bailleurs de fonds où il s'agit plus 
d'instrumentaliser la représentation des irrigants par des AUEA souvent 
fictives sur des choix pré-définis, ce qui ne marche jamais, que 
d'accompagner des acteurs locaux (même démographiquement massifs... comme le 
fait le GRET sur les polders au Cambodge www.gret.org  ).

Autour de cette démarche, la question des mutuelles de prestations de 
services aux irrigants est essentielle pour diminuer leurs charges, favoriser 
l'innovation, augmenter les performances, résoudre les conflits, faire des 
médiations avec les autres acteurs,... (exemple des CPS au Mali sur 
www.iram-fr.org  )

Excusez-moi d'avoir été aussi long, ma réponse ne concerne pas seulement le 
courriel de COURAU. 

Bonne continuation des débats. Cordialement.

Jean-Louis COUTURE


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