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- Subject: [nourrir] Re Re Re [gouv]Stabiliser les prix? Attention aux contradictions!
- Date: Fri, 11 Jul 2008 19:58:51 +0200
***Réponse de Jacques BERTHELOT à Jean-Christophe BUREAU - 1er juillet 2008***
1) Courrier de la Planète, L'Harmattan et MIT Press (dans la réponse à Bruno
VINDEL)
J.-C. BUREAU fait partie de l'élite universitaire spécialiste des politiques
agricoles et des marchés agricoles internationaux, "happy few" soucieux de
publier dans des revues anglo-saxonnes, les seules qui comptent au plan
"scientifique" mais qui ne sont pas lues par le commun des mortels dont
l'opinion, forcément, n'est pas scientifique et n'a donc pas d'importance.
Pas plus que les auteurs qui se dévoient en publiant dans des feuilles de
chou comme Le Courrier de la Planète, ne colportant que des ragots de café du
commerce. J.-C. BUREAU condamne par avance les propos tenus quel qu'en soit
l'auteur, du moment qu'il les tient dans une revue non "scientifique".
Et voilà Jean-Marc Boussard ravalé au rang de ragotier, ainsi que d'autres
contributeurs à cette revue comme Dany Rodrik de Harvard University (Courrier
de la Planète d'octobre 2001, qui a pourtant aussi une contribution de
Louis-Pascal MAHE, collègue le plus proche de J.-C. BUREAU avec qui il vient
de cosigner l'étude sur la future PAC analysée ci-dessous qu'il nous a invité
à lire) et Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998 (et qui a enseigné à
Harvard University, MIT, London School of Economics, Stanford, Oxford,
Berkeley…) (Courrier de la Planète d'avril-juin 2005).
Comme tous les universitaires qui estiment qu'il est au moins aussi
important d'écrire pour la majorité des citoyens, même si cela ne les aide
pas dans leur carrière universitaire, que pour une élite restreinte puisque
l'économie, qui est toujours "politique", est trop importante pour en laisser
le monopole aux "économistes" du MIT et consorts.
2) Pour mieux répondre à J.-C. BUREAU, il est utile de rappeler ses
positions sur la PAC en y intégrant celles détaillées dans l'article récent
écrit avec L.-P. MAHE : CAP reform beyond 2013: An idea for a longer view,
Notre Europe, mai 2008. Pour gagner du temps, je ne traduis pas les extraits
de l'article en m'excusant auprès des non anglophones.
a) Sur la protection à l'importation : J.-C. BUREAU se défend d'être
libre-échangiste ("Mon but n'était pas de défendre la libéralisation des
échanges… Mais certains lecteurs n'ont pas pu s'empêcher de me prêter des
intentions nécessairement ultra libérales") mais souhaite pourtant minimiser
la protection à l'importation qui n'est qu'un pis-aller (un "second best"),
ce qui sera bénéfique pour les producteurs de produits animaux et les
consommateurs et créera un vaste marché globalisé atténuant fortement les
fluctuations des prix agricoles.
1- "Quant aux organisations tiers-mondistes, leur attitude est moins
compréhensible…. Mais cela fait bien longtemps que J. BERTHELOT et ses
collègues roulent sans apparemment s'en rendre compte pour des groupes de
pression qui trouvent les thèses de "sortie de l'OMC" et "retour au
protectionnisme" bien utiles à leur propre agenda".
2- "L'idée de marchés protégés et stabilisés partout porte en elle des
contradictions internes qui me semblent insolubles. Si l'on veut des prix
plus stables, la thèse d'un grand marché très intégré qui absorbera des
fluctuations sur une base plus large me semble plus convaincante que le
cloisonnement de marchés locaux… L'ouverture des frontières brise les effets
de la corrélation inverse entre récolte et prix que l'on a en économie fermée
car le prix est déterminé sur un marché mondial où les effets climatiques
locaux se font moins sentir. ".
3- "Taxing imports would not reduce distortions of competition between
European and, say, American or Australian products on third markets since the
EU would not be able to affect the taxation imposed on its rivals. Neither
would it help either the EU producers who use these products as raw
materials, or as final consumers."
4- "WTO negotiations have forced the CAP to reduce its excessive border
protections and to manage agricultural trade according to rules more
responsive to third countries’ interests "
5- "The impact on the consumer’s budget due the re maining border protection
and price support is not negligible for the poorest section of the population
of the richer EU member states or for a large part of the population in the
less well-off new members of the EU."
6- "The restrictions on imports of genetically modified products, which cause
artificial trade diversion and create an excessive burden on the animal
sector".
7- "WTO negotiations have forced the CAP to reduce its excessive border
protections and to manage agricultural trade according to rules more
responsive to third countries’ interests".
8- "Draft modalities as well as the main proposals tabled in the WTO
negotiation involve very large tariff cuts for the commodities that have
traditionally been protected in the EU. As a result, large sectors of EU
agriculture will be much more exposed to imports… If prices or exchange rates
turn out to be less favourable to EU prices than expected, a larger number of
sectors would be affected by the expected significant tariff cuts."
9- "Regarding external tariffs and the World Trade Organization (WTO), we
suggest that the notion of sensitivity of tariff lines (which should allow
some modulation of cuts across tariffs in the future WTO agreement) be based
not on historically high levels or “political sensitivity” of tariffs but on
accepted non-economic and policy objectives related to public goods.
Legitimate criteria to take into account include the existence of
environmental services provided by farms in sensitive rural areas, and the
lack of harmonised worldwide norms on production methods affecting global
common goods. However, in such cases it is important not to lose sight of the
second-best nature of border protection. "
9- Intervention purchases even restricted to exceptional ircumstances would
hardly be possible without some degree of border protection (any
intervention system would otherwise be flooded by imports). It is unclear
whether the tariffs that remain after a Doha agreement would allow the EU to
maintain a floor price with such an instrument, given the very large cuts
that are discussed in particular in the 2005 US proposal.
b) J.-C. BUREAU et L.-P.MAHE proposent donc plusieurs moyens autres qu'une
protection efficace à l'importation pour assurer une compétitivité minimale
des exploitations de l'UE : indications géographiques, agrandissement,
redéploiement des aides directes, couverture des risques de prix sur les
marchés à terme.
1- La protection des indications géographiques assurerait une protection
minimale des produits de l'UE: "To preserve the non-price competitiveness of
European quality food products, the EU should not accept a negotiation
process whereby an agricultural agreement is signed separately from a fair
protection of intellectual property attached to Geographical Indications".
Pourtant aucune discussion sur ce thème n'a eu lieu au sein du Comité
spécial de l'agriculture de l'OMC, thème considéré comme secondaire car
uniquement défendu par l'UE, et qui aura donc très peu de chances d'être pris
en compte, du moins pour justifier une protection supérieure s'ajoutantà
celle des produits sensibles.
2- La compétitivité des exploitations de l'UE est à atteindre par leur
agrandissement et le redéploiement des aides directes (DPU) en fonction
d'objectifs environnementaux, et co-financées par les Etats-membres :
i) "Direct payments now represent a considerable share of farm income.
Setting aside the year 2007 which we believe was somewhat exceptional with
regard to future prices), incomes net of subsidies are negative in many
sectors, including beef but also in the arable crop sector, even for the top
recipients of payments… A margin of structural adaptation and cost savings
does exist for the large arable farms. "
ii) "A growing fringe of entrepreneurial, large-scale farms seem to be
willing to give up historical policy instruments and play the world market,
given the prospects for high prices".
iii) "Large-scale production entities should not be discriminated
against, provided that they inspect for pollution and internalise its costs."
iv) "Agencies that interfere with the land market to limit the expansion of
farm size should be placed in question. "
v) "Current direct payment schemes should be converted into a general
contractual scheme in coherence with the recent experience of pillar II
programs."
vi) As a general framework, the contractual payment scheme could include
three levels of contractual payments: basic husbandry payments (BHP); natural
handicap payments (NHP) and green points payments (GPP)… The SFP (single farm
payment) is replaced by a contract which offers (decoupled) basic husbandry
payments (BHP) subject to few but observable commitments regarding rural
farming landscape, biodiversity and natural resources… The BHP would target
commercial farms in areas considered as “ordinary”… The
payments might still be given per hectare of managed land as an ad hoc
rule,but they should be tied to the commitments accepted by the operator.
They should be neither tradable nor transmissible to heirs in order to avoid
or minimise the capitalisation of rents. The contract would cover a limited
number of years. The payments would be substantially lower than the
compensatory payments granted to crops in the 1992 reform. As they will be
lower than current SFPs, the existing disincentive to subscribe to
agri-environmental measures would disappear and the two contractual payments
described below (belonging to pillar II logic) would become attractive.
Natural handicap payments would be contractual payments targeting farms in
rural zones with natural handicaps; these farms cannot compete but are
essential to the rural fabric. The payments may be coupled with production or
animal heads under conditions of low inputs or low stocking rates. Green
points payments. Farms which use certain production techniques such as
organic farming, or who commit to a higher level of environmental services,
may be eligible for green points payments, which are a schedule of credit
points associated with a number of commitments."
vii) "We propose to extend the co-financing rule to all direct payments and
to involve local governments, in order to increase accountability and
legitimacy in the use of public funds."
3- Ces nouvelles aides directes découplées, centrées sur des objectifs
environnementaux, seraient dans la boîte verte mais il faudra obtenir une
nouvelle clause de paix dans le futur Accord sur l'agriculture (AsA) pour les
mettre à l'abri de poursuite (pour dumping) :
"An agreement is important to save the EU from recurrent disputes and
it should include a peace clause protecting its content from challenges under
more general WTO provisions. The future agreement should preserve the spirit
of the 2003 reform, in particular allowing for decoupled payments. Thanks to
the 2003 reform, domestic support provisions are unlikely to require large
changes in the CAP. " Moyennant quoi les PED ont dû subir un énorme dumping
de la part de l'UE et des EU sans pouvoir attaquer à l'OMC
les subventions internes aux produits exportés, dumping que J.-C. BUREAU
propose de poursuivre au cas où le SPU (ou PUE) serait attaqué comme n'étant
pas dans la boîte verte.
4- Les agriculteurs de l'UE seront encouragés à se couvrir des risques de
prix sur les marchés à terme : "There is a variety of market-based
instruments that can be used by economic agents to alleviate the
consequences of price fluctuations, from forward contracts to futures,
options and swaps. Forward contracts can be implemented at the farm-gate
level but run the risk of default. Futures and options make it possible to
spread highly correlated risks, such as those of agricultural production, to
participants outside the sector. Because these instruments are traded on
large markets, default is not an issue, but options and futures are more
likely to be used by intermediaries or cooperatives than by individual
farmers. Swaps could potentially make it possible to hedge on a multi annual
basis. However, these instruments do not work well if products are not
standardized “commodities”. They are less likely to be satisfactory in the
case of fruits, vegetables or hay than in the case of ethanol or sugar. In
some cases, such as fodder, it is difficult to see them as a solution…
Practical problems for the generalization of instruments such as future
markets could benefit from public policies. This includes the lack of
knowledge of farmers and their lack of confidence in these instruments. The
oligopolistic nature of the trading sector and the food industry might also
be obstacles to the proper functioning of future markets and may need
regulation."
5- Des prix agricoles minima, fixés comme la moyenne mobile des prix
mondiaux de référence récents, serviraient de filet de sécurité minimal : "A
floor price might help stabilize the expectations of producers and avoid
large disruptions in the EU production sector. It may also help reduce
insurance premiums… This price should be set at levels that ensure that its
role is limited to a safety net, for example on the basis of a moving average
of an international reference price. To avoid any asymmetry in the management
of crises and a perversion of the scheme, the rules of such a safety net
price should be bound in legal texts, so as to avoid being prone to sliding
in a crisis context… This implies lowering the current prices for
grains, dairy and sugar."
6- Comme des prix minima ne peuvent être assurés que par l'intervention de
l'UE pour retirer du marché certaines quantités et qu'elle implique une
protection suffisante à l'importation qui ne sera peut-être pas possible
après la signature du Doha Round, BUREAU et MAHE proposent d'adopter le
système des EU de paiements contra-cycliques, ce qui éviterait aussi la
situation actuelle de surcompensation avec des DPU fixes élevés s'ajoutant
aux prix agricoles élevés. Le hic est que de tels paiements contra-cycliques
ne seraient pas dans la boîte verte et que leur montant imprévisible
s'adapterait mal aux procédures budgétaires de l'UE!
c) Pour J.-C. BUREAU l'impact négatif de la PAC sur les PED est infondé :
1- "Criticisms that stress the role of the CAP in food hazards, or its
negative impact on poor countries, rely on fragile evidence."
2- Ce qui est contradictoire avec l'affirmation que "La PAC n'est arrivée à
stabiliser ses prix intérieurs qu'en reportant les fluctuations sur les pays
tiers et les amplifiant".
3- "Les pays en développement ont consolidé des droits de douane 4 fois plus
élevés que les droits appliqués avant 1994." Sans doute mais ils ont été
contraints d'abaisser très fortement ces derniers par les conditionnalités
des politiques d'ajustement structurel de la BM et du FMI, deux institutions
où l'UE et les EU font la pluie et le beau temps puisqu'elles en détiennent
la majorité du capital et en nomment les Président et Directeur-général. Sans
parler des APE où les DD seront supprimés sur 80% des importations des pays
ACP venant de l'UE, et des autres accords bilatéraux UE-PED et EU-PED.
4- "Non pas que je plaide pour la libéralisation, mais arrêtons de faire
croire qu'elle a eu lieu car on a envie d'y voir une cause de baisse ou de
volatilité des cours". Il est effarant de nier la baisse des prix agricoles
tant dans les pays développés (dans l'UE et les EU notamment où la PAC et le
Farm Bill ont été programmés à cette fin) que dans les PED. Tous les rapports
des institutions internationales en font foi (FMI, BM, FAO, CNUCED, OCDE).
Pour la FAO les prix réels des produits agricoles de base ont diminué de 2%
par an de 1961 à 2002, la baisse et la volatilité la plus forte concernant
les produits exportés par les PED et notamment ceux d'ASS (café,
cacao, thé et matières premières non alimentaires).
5- Ce n'est pas à J.-C. BUREAU que l'on devrait rappeler la nature
protectionniste des subventions bénéficiant aux produits exportés comme leur
effet de substitution à l'importation, deux effets considérables dans l'UE
comme aux EU depuis les années 90. Et si cette protection par les subventions
fait que la libéralisation n'a effectivement pas eu lieu dans l'UE comme aux
EU (indépendamment de leur "dirty tariffication" à la fin de l'Uruguay Round
soulignée par J.-C. BUREAU), a contrario elle s'est traduite par une
libéralisation renforcée des importations subie par les PED importateurs.
A cet égard il faut souligner l'honnêteté intellectuelle limite de J.-C.
BUREAU et L.-P. MAHE qui ne prennent pas en compte les subventions internes
aux produits exportés –
qui étaient déjà supérieures aux restitutions durant la période 1995-00 et
le sont encore plus depuis que celles-ci ont baissé voire disparu en 2007 –,
même si l'Organe d'appel de l'OMC en a rappelé la nécessité à plusieurs
reprises depuis 2001
i) " The reforms carried out since 1992 have largely been a success. Major
disequilibria have disappeared, including the market imbalances for cereals,
beef and dairy products. Sore relations with the EU’s trading partners have
to a large extent been soothed. "
ii) "Non-governmental organizations have long accused the CAP of hurting
farmers in poor countries because of subsidies and export refunds. The
reforms have alleviated many of these effects".
iii) "Export refunds will be dismantled by 2013 if there is a Doha
agreement".
3) Connaissant les vues de J.-C. BUREAU sur la PAC et l'OMC, on est
maintenant mieux à même de répondre à ses critiques sur la stabilisation des
prix agricoles :
a) Arguments de J.-C. BUREAU :
1- "Je pense qu'il y a une certaine imposture à faire croire que l'on peut
stabiliser les prix dans un pays sans accroître l'instabilité chez les
autres. La PAC n'est arrivée à stabiliser ses prix intérieurs qu'en reportant
les fluctuations sur les pays tiers et les amplifiant […] Ceci montre la
schizophrénie à prôner "une PAC pour tout le monde" alors que clairement on
arrive à stabiliser nos prix seulement au détriment des autres producteurs...
».
2- "Pour Jacques BERTHELOT c'est encore pire, il n'y aurait que des
fluctuations endogènes liées aux anticipations des agents et rien d'autre…
puisque tout pourrait alors être résolu par un quota. Passons sur le fait que
son système de quota a de tels effets pervers qu'on cherche partout à
l'éliminer (il s'y cristallise des rentes qui organisent la fuite du soutien
hors du secteur agricole à chaque génération via les soultes aux
cohéritiers). Son raisonnement est de toute façon absurde car à moins de les
produire in vitro, on ne peut être sur de produire la quantité fixée par
quota dans des productions aussi variables que des céréales. En pratique, son
quota sera soit non atteint (auquel cas il faudra importer puisque avec son
prix fixe la demande ne variera pas, et donc amplifier les fluctuations sur
un marché mondial). Ou alors son quota sera dépassé… auquel cas, à
moins d'en faire des bordures de trottoir il faudra bien exporter avec des
subventions et accroître les fluctuations de prix chez les autres, bien qu'il
écarte cette idée… Il est frappant de voir combien la contradiction même de
son raisonnement lui échappe."
b) Mes réponses : je ne vais pas répéter en détail les réponses déjà faites à
J.-C. BUREAU mais seulement les principaux points tout en en rajoutant
d'autres :
1- J'ai toujours critiqué plus nettement que J.-C. BUREAU toutes les
subventions de l'UE (et des EU) aux exportations, y compris les aides
internes bénéficiant aussi aux produits exportés et pas simplement les
restitutions comme il le fait. D'où ma critique sur le fait que les quotas de
production (sucre et lait) n'ont pas été dimensionnés en fonction des seuls
besoins du marché intérieur.
2- Puisque J.-C. BUREAU souhaite la suppression de tous les quotas de
production, notamment du lait et du sucre, et approuve la hausse des quotas
laitiers en attendant leur suppression, puisqu'il n'écarte pas l'hypothèse
que les prix mondiaux des produits laitiers retombent au dessous des prix
intérieurs de l'UE, et qu'il n'a pas l'intention de "faire des bordures de
trottoir" avec les excédents, "il faudra bien exporter avec des subventions
et accroître les fluctuations de prix chez les autres", et ce d'autant qu'il
ne prend pas en compte les subventions internes (DPU) allant aux produits
(ici laitiers) exportés. Je suis donc tenté de lui retourner la politesse :
"Il est frappant de voir combien la contradiction même de son raisonnement
lui échappe."
3- Certes le quota peut ne pas être atteint en cas de problèmes climatiques
mais, comme le suggère J.-C. BUREAU, on peut faire des stocks régulateurs
internes pour les années de vaches maigres et, si nécessaire, on peut
importer. Ce ne sont pas les importations occasionnelles qui accroissent
l'instabilité des prix dans le reste du monde : elles concourent à augmenter
les prix ce qui est bénéfique pour les autres pays exportateurs et les
agriculteurs des pays importateurs. L'essentiel est de réguler les échanges
mondiaux en évitant de faire du tort au reste du monde par du dumping.
4- J'ai expliqué pourquoi je ne crois pas que la libéralisation totale des
échanges agricoles amoindrirait les fluctuations des prix, notamment des
grains :
i) Parce que les prix US des grains font les prix mondiaux et sont donc
commandés bien plus par les aléas climatiques aux EU mêmes que par ceux
intervenant dans le reste du monde, et la contamination de la flambée récente
des prix US liée principalement au boom du bioéthanol de maïs en donne une
nouvelle illustration;
ii) Parce que l'idée qu'il y a peu de risque d'aléas climatiques généralisés
simultanés au niveau mondial est contestable du fait de la forte
concentration régionale de nombreux produits.
iii) J'ajoute que les prix des produits tropicaux (notamment café, cacao,
thé, caoutchouc…) ont été libéralisés dans pratiquement tous les pays (sauf
le maintien d'une certaine escalade tarifaire sur les produits transformés)
et ce sont précisément eux qui ont connu et la plus forte baisse en valeur
constante et la plus forte instabilité des prix comme en témoigne la FAO que
j'ai citée. Plus encore que pour les produits agricoles tempérés, une
régulation mondiale par des quotas nationaux de production s'impose pour ces
produits.
5- Jean-Christophe Bureau a lui-même reconnu récemment que, si l'on supprime
les quotas laitiers, "Le risque est néanmoins de voir la production de lait
se concentrer dans quelques régions : les quotas, au moins en France où ils
sont fixés par département, organisent une certaine répartition sur le
territoire. " (La crise alimentaire au secours de la PAC ? 25 Juin 2008
http://www.telos-eu.com/fr/article/pac_que_veut_la_commission)
6- Mais le plus grave est que J.-C. BUREAU défend implicitement l'idée que
tous les pays doivent aligner leurs prix agricoles intérieurs sur les prix
mondiaux, ce qui est absurde :
i) Parce qu'il s'agit de prix de dumping, déjà de dumping commercial de la
part des pays développés, UE et EU en tête, mais aussi de dumping monétaire
(EU et des pays s'alignant sur le $ déprécié) et de dumping social et
environnemental dans beaucoup de PED.
ii) Parce que les échanges mondiaux de produits agricoles ne portent que sur
une très faible fraction de la production mondiale des produits alimentaires
de base : au plus 215% pour les céréales et autour de 7% pour les viandes et
9% pour les produits laitiers.
iii) Parce que les différences de rendement et de coûts de production sont si
élevées selon les pays qu'il est absurde de vouloir imposer les mêmes prix
agricoles à tous, alors même que tous ont besoin d'avoir une agriculture
viable étant donnée sa multifonctionnalité, a fortiori les PED où le
pourcentage des actifs agricoles reste majoritaire et où elle constituera
inévitablement, comme elle l'a fait dans les pays industrialisés, la base de
leur développement.
iv) D'autant que la protection à l'importation est la forme la moins
protectionniste de soutenir les revenus agricoles puisque c'est la seule
option possible pour les PED qui n'ont pas la possibilité de recourir à des
subventions qui sont un moyen puissant de substitution à l'importation en
compensant la baisse des prix internes, ainsi rapprochés des prix mondiaux.
7- J.-C. BUREAU reconnaît d'ailleurs que la libéralisation totale des
marchés agricoles "soulève un autre problème, qui est le risque que la
production se concentre dans des zones à bas coût de production, qui sont
souvent des zones aux fortes variations climatiques (Amérique du nord pour
les céréales par exemple). Et que l'offre devienne encore plus fluctuante".
c) Les prélèvements variables seraient plus protectionnistes et sources
d'instabilité des prix mondiaux que les droits de douane ad valorem : Pour
les économistes libéraux, les prélèvements variables (PV) ne sont pas
transparents et sont plus discriminatoires et plus sujets à la corruption.
Pourtant les PV ne sont que des droits de douane (DD) dont le taux varie à
chaque importation, et vis-à-vis de l'OMC un pays peut toujours relever ses
DD appliqués tant qu'ils ne dépassent pas les niveaux consolidés. On ne peut
nier qu'ils sont transparents puisque chaque exportateur potentiel sait à
l'avance que, durant une campagne de commercialisation donnée, le prix de
seuil est fixe et il peut donc calculer le montant du prélèvement compte tenu
de son prix CAF. Pour l'exportateur le prélèvement peut être plus intéressant
qu'un DD ad valorem puisqu'il peut lui être inférieur et est moins fluctuant.
Alors que le montant à payer pour le DD augmente parallèlement au prix
mondial, le montant du PV baisse avec la hausse du prix mondial.
La FAO prend un exemple : "Entre décembre 1997 et septembre 1998, le cours
mondial du sucre brut est tombé de 12,3 cents à 7,2 cents des Etats-Unis, la
livre. Il aurait fallu un taux de droit de 70% pour stabiliser le prix sur un
marché intérieur au niveau de décembre 1997, si le tarif initial était égal à
zéro (ou un tarif de 105% si le tarif initial était déjà de 20%). Le problème
qui se pose ici est…de stabiliser les prix intérieurs, compte tenu de
fluctuations à court terme" (R. Sharma, Les mesures de protection spéciale
dans l’Accord de l’OMC, FAO, Programme-cadre de formation sur le Cycle
d’Uruguay et les Futures Négociations Commerciales Multilatérales sur
l’Agriculture, août 2000). Seuls les PV permettent de stabiliser dans une
plage étroite les prix sur le marché intérieur, à la production comme à la
consommation.
Enfin les PV se prêtent beaucoup moins à la corruption, ou du moins à des
manœuvres frauduleuses, que les DD puisqu'il est facile et courant de
sous-facturer l'importation afin de réduire le DD alors que la
sous-facturation accroît au contraire le PV. La manœuvre consisterait alors à
surfacturer mais cela présente bien d'autres inconvénients, ne serait-ce que
parce que cela réduit la compétitivité apparente du produit.
d) J.-C. BUREAU encourage le recours aux marchés à terme pour couvrir les
risques de volatilité des prix agricoles :
1- En même temps il écrit : "Les spéculations diverses (pas toutes des
méchants fonds financiers à la BERTHELOT… La vraie spéculation, cela n'est
pas quand on joue avec du blé en papier (les hausses ne durent pas longtemps
sans tension sur le marché physique et il y a autant de gagnants que de
perdants). C'est quand on fait monter les cours artificiellement en
organisant la pénurie…".
2- J.-C. BUREAU ne veut pas voir que la spéculation financière récente sur
les produits agricoles n'a plus rien de commun avec le rôle traditionnel de
contrepartie joué par les spéculateurs face aux "hedgers" cherchant à couvrir
leur risque de prix en vendant à terme et que cette spéculation actuelle
détruit au contraire les possibilités de couverture normal des risques par
les agriculteurs. Quelques citations :
i) Selon Dominique Baillard "le volume des capitaux gérés par les fonds
d'investissement cotés… sur les produits agricoles européens a quintuplé. Il
est passé de 156 millions de dollars… à 911 millions… selon la Barcap…
L'encours des fonds placés sur les marchés agricoles américains a fait un
bond encore plus grand : il a été multiplié par sept entre le premier et le
dernier trimestre de l'année 2007" (Comment le marché mondial des céréales
s'est emballé, Le Monde Diplomatique, mai 2008.).
ii) L'implication des hedge funds sur les marchés à terme des commodités
agricoles fait que "aujourd'hui les prix des cultures ne sont pas seulement
plus élevés, ils sont aussi beaucoup plus volatils. Par exemple, une mesure
de la volatilité largement utilisée a montré que les traders en mars
anticipaient que les prix du blé pouvaient osciller à la hausse ou à la
baisse de plus de 72 pour cent dans l'année à venir, trois fois la volatilité
moyenne de ce mois-là et le niveau le plus élevé depuis au moins 1980.
L'oscillation du prix anticipé en mars pour le soja était de trois fois sa
moyenne mensuelle, et la volatilité dans les prix du maïs était de deux fois
sa moyenne mensuelle. Ces oscillations sauvages dans les prix anticipés
détériorent les mécanismes – comme les contrats à terme et options – qui dans
le passé ont amorti les chocs subis par l'agriculture"
(
http://www.nytimes.com/2008/04/22/business/22commodity.html?_r=2&th&emc=th&;oref=slogin&oref=slogin).
L'agriculteur Fred Grieder, qui exploite une ferme de 600 hectares dans
l'Illinois, explique que "Les ventes à terme négociables… ne fonctionnent
comme une couverture que si elles tombent à l'échéance à un prix à peu près
comparable au prix sur le marché au comptant, où le grain est effectivement
vendu. De plus en plus… les ventes à terme de grain expirent à des prix très
supérieurs au prix du marché au comptant… Les agriculteurs ou les
propriétaires de silos se retrouvent devoir plus sur leurs ventes à terme que
ce que valent les cultures sur le marché au comptant. De telles anomalies
créent des incertitudes sur le fait de savoir si le prix reflète avec
précision l'offre et la demande – un débat critique puisque le prix à terme
sur le marché à terme de Chicago (CBOT) est le repère pour les prix des
grains au niveau mondial".
e) Finalement j'emprunte ma conclusion à J.-C. BUREAU : "Méfions-nous des
intuitions et des discours qui paraissent simples. L'économie, c'est quand
même un truc compliqué".
Jacques Berthelot, le 1er juillet 2008.
- [nourrir] Re Re Re [gouv]Stabiliser les prix? Attention aux contradictions!, Jacques BERTHELOT
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